« Avec tous ses enfants auprès d’elle, elle est partie comme un oiseau. »

Mon amie Lise me parlait du récent décès de sa mère, morte à quatre-vingt-treize ans et vénérée de tous les siens sans avoir jamais été autre chose qu’épouse et maman.

Heureuse, en plus.

Elle était née en Gaspésie où elle avait épousé son Octave, entrepreneur en plomberie-chauffage, et l’avait suivi à Baie-Comeau où il fut un des pionniers de la ville quand la construction des grands barrages amorça le boom de la Côte-Nord.

Et elle venait de partir comme un oiseau !

L’expression m’a tout de suite saisi, car je ne l’avais jamais entendue dans le langage courant mais je la chérissais depuis longtemps pour l’avoir lue dans un poème de Louis Aragon, brancardier durant la Première Guerre mondiale avant de devenir le grand poète que l’on sait. Alors qu’il visite un cimetière aménagé peu de temps après le bombardement de leur refuge sur le front, il évoque le souvenir de ses compagnons disparus qui reposent maintenant à ses pieds :

Cet autre un enfant triste et frêle
S’agenouillait au bord des eaux
Quand son âme a joué la belle
Comme de sa cage un oiseau
Et le tampon du colonel
L’a ramassé dans les roseaux

« Jouer la belle » ou « se faire la belle » c’est tout simplement s’évader, pour un prisonnier, ou se sauver pour échapper à une discussion, à une situation malencontreuse. « Jouer la belle comme de sa cage un oiseau » c’est bien « partir comme un oiseau ».

Quand on y pense, c’est fou le nombre d’expressions auxquelles nous avons associé les oiseaux, ces « Charmants voisins » comme les appelait Claude Mélançon. Et ces expressions varient forcément selon l’endroit où l’on habite. Se lever au chant du coq et se coucher à l’heure des poules ne sont certainement pas des expressions nées sur la rue Sainte-Catherine à Montréal, mais on peut très bien les y entendre et parfaitement les comprendre, même si le premier poulailler venu est à dix kilomètres de là.

De même, il n’est pas nécessaire d’être couvert de plumes vertes, bleues ou rouges et d’avoir un bec crochu pour se faire dire de ne pas tout répéter comme un perroquet!

Ces allégories langagières ne se limitent d’ailleurs pas aux oiseaux. On peut être un ours, socialement, et même avoir une tête de cochon. Dans ces cas, mieux vaut être un butor et avoir une tête de linotte. Les plumes aidant, ça fait plus léger, comme cervelle d’oiseau, et ça nous permet de revenir à notre sujet principal.

Le tout a sans doute commencé par l’initiative d’un observateur astucieux qui a voulu imager et raccourcir la conversation en évitant toutes sortes d’explications superflues. Sa trouvaille a obtenu un tel succès qu’elle s’est répandue comme une volée d’oiseaux migrateurs dans le langage universel. Ainsi avons-nous hérité de gai comme un pinson, bavard comme une pie, fier comme un paon et de combien d’autres expressions.

Il paraît qu’Aristote, dans son « Éthique à Nicomaque », aurait écrit qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, ce qui ne nous rajeunit pas, alors faites-moi grâce de la référence.

Il faut aussi rappeler cette expression où l’on comprend ce que l’on ne veut pas que l’on comprenne : c’est la perle des journalistes quand ils nous disent que des adversaires politiques ont échangé des noms d’oiseaux. Il faut entendre par là qu’ils ont échangé les pires injures de leur répertoire, impubliables. Les politiciens n’en manquent pas, mais il nous reste à les deviner, ce qui nous laisse toujours en deçà de la réalité.

Faudrait-il insister sur la présence des oiseaux dans nos institutions, dans notre quotidien? On voit tout de suite planer la colombe du Saint-Esprit sur nos têtes et, plus prosaïquement, on se rappelle que les Alouettes jouent au football, les Blue Jays et les Orioles au baseball, les Red Wings et les Blackhawks au hockey. Je vous fais une passe et j’en passe.

On ne peut se le cacher, il y a beaucoup d’oiseaux dans nos vies et voici qu’ils nous reviennent avec le printemps. Toutefois, le plus précieux de tous n’est-il pas celui qui ne nous a jamais quitté et qui palpite toujours dans nos cages thoraciques en cette fin d’hiver.

Gros-Becs et bon printemps !

Publié dans Printemps 2017

J’ai toujours admiré les oiseaux de proie, surtout les visiteurs réguliers de mon jardin, l’Épervier de Cooper et l’Autour des palombes. Dans les traditions amérindiennes, ils sont des messagers mystiques, habiles à voyager entre le visible et l’invisible, leurs grandes ailes unissant les deux mondes. Si j’ai fréquenté ces oiseaux inspirants dans mes écrits, je n’ai jamais pensé qu’un jour, j’aurais avec l’un d’eux un contact aussi intense.

Un soir d’été, j’entends un bruit suspect d’un côté de la maison. Surprise! Au sol, un oiseau de proie en détresse se frappe sans cesse contre le portillon, cherchant le refuge du jardin. J’ouvre la porte et l’oiseau s’y élance, une aile pendante et poussant des cris d’alarme. Or, quoi faire pour lui porter secours ? Mes nombreux appels à la SPCA et au Centre de réhabilitation pour oiseaux sauvages portèrent peu de fruits. Aucun n’avait les ressources pour venir chercher l’oiseau. Je devais le capturer moi-même et le porter au Centre. On me mit en garde contre les dangers potentiels de la capture d’un rapace blessé, à l’envergure de plus d’un mètre, aux serres acérées et au bec robuste et crochu. Mon époux se revêtit de l’accoutrement recommandé : vêtements épais, gants de cuir, lunettes et chapeau. Muni d’une couverture pour jeter pardessus l’oiseau, il essaya en vain, pendant plus d’une demiheure, d’attraper l’Autour des palombes qui, même incapable de voler, avait toutefois la force de courir. Désemparés devant l’impossibilité de la tâche, nous étions sur le point de mettre fin à nos tentatives. Or, on m’avait prévenu que sans soins ni nourriture, l’oiseau avait peu de chance de survie.

Déterminée à le capturer, sans vêtements protecteurs et faisant fi de toute consigne, je m’approchai à pas lents de l’animal, lui parlai doucement, mon regard plongé dans le sien. À ma grande surprise, il s’arrêta de courir. À mains nues, je réussis à soulever l’oiseau qui n’offrit aucune résistance, étonnée de la disproportion entre sa grande taille et la légèreté de son poids. Ses yeux ne lâchaient pas les miens. Sans réfléchir aux conséquences possibles, convaincue de sa confiance absolue, je repliai délicatement ses ailes et le pressai tendrement contre ma poitrine, sa face à la hauteur de mon visage. Devant mon époux ahuri, qui n’osait intervenir, j’ai continué de chuchoter des paroles rassurantes. Le coeur de l’oiseau avait retrouvé son rythme normal. Au comble de l’émotion, j’avais l’impression de tenir dans mes bras un enfant blessé. Mon attachement fut instantané. À mon grand étonnement, cette aventure ressemblait étrangement à une scène de mon roman La mémoire de l’aile, où un personnage féminin essaie d’attraper un oiseau entré par accident dans la maison : « N’aie pas peur, je suis un des tiens », murmurait-elle à l’oiseau, un peu comme je venais de le faire avec l’autour jusqu’à ce qu’il s’apaise, ferme les yeux et s’abandonne.

Le centre de réhabilitation nous confirma que l’oiseau était un jeune Autour des palombes dont l’aile était simplement meurtrie ; il serait soigné et remis en liberté dans mon jardin. Entre-temps, tous les jours, un autre autour rasait nos têtes, peut-être à la recherche de son compagnon.

Je m’enquérais régulièrement des progrès de notre autour. Trois semaines plus tard, le coeur en fête, j’apprenais que le centre de réhabilitation viendrait le lendemain le libérer dans mon jardin. Puis, tout a basculé : l’oiseau est mort pendant la nuit, de causes inconnues. Je serais privée du privilège d’assister au spectacle réjouissant de l’envol de l’oiseau que j’avais peu connu mais déjà tant aimé. Ce fut un véritable deuil, et j’ai longtemps pleuré cette âme sauvage qui m’avait accordé sa confiance.

Épilogue

L’hiver dernier, attablée devant la fenêtre, travaillant à un nouveau roman, j’ai eu soudain l’impression d’être épiée. En effet, un autour s’était posé sur une branche, juste devant ma fenêtre, et m’observait fixement. Le cri strident et insistant de l’oiseau de proie m’invitait à faire mon deuil. J’accueillis son regard perçant et me mis à écrire la réjouissante beauté du vol qui s’annonçait. Quelques instants plus tard, l’autour s’envola de la branche, entraînant mes mots dans ses ailes. 

Publié dans Hiver 2017

J’aime les derniers moments que je passe à mon chalet d’été au bord du lac. J’arrive presque comme une intruse, souvent après quelques semaines d’absence. Je me réinsère dans un petit univers qui m’avait déjà oubliée, et les surprises surgissent, des deux côtés...

Je descends au bord du lac, m’assois sur le quai, tout près du vieux tronc rescapé de l’eau et planté là il y a 20 ans. Ce « totem » offre une source de nourriture à de nombreux insectes et oiseaux, en plus de servir de perchoir au Bruant chanteur qui, année après année, élève sa petite famille dans le myrique baumier tout à côté. Justement, un mouvement brun… On me fonce dessus, m’évite, et le tsit! qu’on me lance a des airs de reproche: « d’où est-ce qu’elle sort, celle-là? » Un jeune chanteur poursuit son chemin en maugréant jusqu’au petit marais.

Après quelques minutes, je suis hypnotisée par le miroitement de l’eau que le soleil de la mi-septembre éclaire sous un angle qui crée, pour mon oeil, un nouveau paysage. En regardant au loin, je me demande si le huard est déjà parti. J’ai la réponse le lendemain matin, alors que je profite des rayons matinaux près du chalet, en compagnie de mes chiens. Tiens! Un halètement... Est-ce que Tom s’énerve parce qu’un tamia gratte sous la mangeoire pour récupérer quelque pitance oubliée? Pourtant non, il est à côté de son frère; tous les deux sont calmes, les yeux mi-clos. Bizarre. Puis le son continue de me trotter dans la tête et je réfléchis... Qui halète comme ça, ou, du moins, en reproduit le son? N’est-ce pas mon cher huard dont le vol saccadé semble, vu d’en bas, si ardu, qu’on en interprète le bruissement comme étant le fruit d’un effort, voire d’une inquiétude? Voilà, je le vois! Il oblique vers la gauche et survole une dernière fois le lac.

De retour sur la véranda, je regarde l’abreuvoir à colibri vide et prends note mentalement de l’enlever, le nettoyer et le ranger pour l’hiver. À cette date, il n’en viendra plus. Encore une fois, surprise! Un jeune se présente quelques minutes après... Je m’empresse, vous pensez bien, de lui fournir aussitôt un nectar particulièrement sucré, pour son voyage à venir.

J’entends la Sitelle à poitrine rousse ricaner, puis ma voiture m’avertit que la porte est restée ouverte... Hein? Mais non! C’est un Geai bleu qui pratique sa nouvelle imitation!

Sous le grand pin, une Grive solitaire se nourrit de fourmis ou de petits insectes. J’entends des Pics flamboyants s’interpeller à coups de kiour et de kièè! Les mésanges vont et viennent, reines des lieux en toutes saisons.

Quelques heures plus tard, je retourne au lac et commence à rédiger ce qui précède, J’entends un léger crépitement provenant de l’autre côté du lac. Je ne l’ai pas vu cet été, celui-là, et je croyais qu’il avait boudé le lac Long. Mais voilà qu’il se rapproche: un monsieur martin-pêcheur vole au-dessus de l’eau en émettant un bruit de crécelle, pour ensuite se percher dans un jeune érable rougissant, un petit poisson au bec. Un boni de fin de saison!

Et ça ne fait que 24 heures que je suis arrivée! Quel autre événement inattendu me réserve-t-on? Pourrai-je observer de très près la magnifique Paruline couronnée, comme c’était arrivé il y a quelques années? Verrai-je un balbuzard effectuer son magnifique plongeon au milieu du lac, là où se cachent les plus grosses truites? Aurai-je encore le plaisir d’entendre l’Engoulevent bois-pourri pousser son cri au coucher du soleil?

Dans mon plaisir d’être ici se bousculent souvenirs, rêves, espoirs, rencontres inespérées et retrouvailles longtemps désirées. Ce lieu, que je visite depuis plus de 25 ans, n’a pas fini de dérouler pour moi sa ribambelle de moments magiques à garder précieusement dans ma boîte à bonheurs. C’est aussi pour ça que j’aime les derniers instants que je passe dans mon petit paradis. Parce que je sais que ce ne sont pas vraiment les derniers et qu’ils continueront à vivre pour toujours dans ma mémoire. 

Publié dans Automne 2016

Jusqu’à tout récemment, cinq pintades et une famille de paons régnaient sans partage dans le jardin de l’ambassade du Brésil à Rabat. Imaginez les premières, courant en file indienne aux trousses d’une vipère imaginaire ou d’un papillon imprudent cependant que le paon, sa paonne et leur paonneau, juchés sur la branche d’un flamboyant, contemplaient la course folle de leurs cousines à picots blancs d’un air indifférent. Il arrivait au paon de faire la roue pour impressionner les visiteurs. Dans les jardins de l’ambassade, il valait mieux regarder où l’on mettait le pied et s’assurer de toujours être chaussé.

Publié dans Été 2016

C’est toute une gageure que de vouloir remplir la page blanche avec un Merle noir, et je n’en ai pas le choix car depuis trois jours il s’impose de lui-même.

Grand-mère d’un cyclone de quatre ans et demi, ma compagne a décidé de le prendre sous son aile pour donner quelque répit à sa fille, maintenant enceinte de jumeaux. Nous voici donc en Normandie pour quelques jours et tandis que le cyclone balaie la ville voisine suivi par sa grandmère à bout de souffle, je me retrouve seul à la table avec mes travaux d’écriture, devant la fenêtre qui m’offre une vue imprenable sur la pelouse, son hêtre, son magnolia et son bouquet d’hortensias.

Il est apparu dès le premier matin, sautillant dans l’herbe et picorant de-ci de-là, fort à l’aise, comme si la propriété était la sienne et non celle de ma belle-soeur. Je crois que c’est un disciple de Proudhon.

En bon Québécois peu familier avec les individus de sa race, j’ai couru à la fenêtre, jumelles à la main pour assurer ma certitude – les étourneaux s’invitent partout – mais pfft… il est disparu dans le magnolia sans me laisser le temps d’observer le cercle jaune autour de son oeil.

Retour à la page blanche.

Pour peu de temps car il revient dans mon horizon, sans doute après avoir vérifié qu’il n’y avait personne à la fenêtre. Erreur, sauf que je n’ai pas répété ma gaffe. Même que je monte à l’étage pour le regarder de haut et conclure qu’il s’agit bien du Turdus merula de mon livre, habit noir et bec jaune comme le cercle autour de l’oeil. Aucun doute possible.

- Mon beau Noir, je t’apporte les salutations de ton cousin américain, le Turdus migratorius un peu plus petit que toi mais plus bedonnant, pour sûr, avec ce ventre roux qu’il promène partout sur nos gazons.

Les hommes écoutent les oiseaux mais l’inverse n’est pas vrai. Il se fout de ma conversation comme de son premier vermisseau et, plus prospecteur que gourmet, il continue de picorer la pelouse à gauche, à droite, sans repos, dans un va-et-vient d’une sveltesse toujours sautillante.

Un bruit suspect le fait tout à coup sursauter autant que moi. Le cyclone revient de la ville à grand renfort de tapage et le merle s’envole sans demander son reste.

***

Même scénario le deuxième matin : la fenêtre, la pelouse, la table et la maudite page blanche. Il s’est pointé cinq minutes après le départ du cyclone, venant du hêtre cette fois, et allant fourrager du côté des hortensias. Tant pis, je ne travaille pas. Justement, des mots-croisés traînent sur la table et cette drogue, moins contraignante, m’occupera tandis que je continue à épier mon visiteur.

Rien de bien nouveau dans sa démarche. Il se dandine comme un marteau-piqueur sur la pelouse et s’envole aux cinq minutes. Il n’a pourtant pas l’air d’aller donner la becquée. Irait-il porter des matériaux pour la construction d’un nid? Mystère et boule de gomme. Sa vigilance, jamais en défaut, ne tolère aucun intrus sur son territoire, tourterelle ou moineau. Si je me lève il fuit, mais jamais pour longtemps.

Le retour du cyclone et de sa grand-mère met fin à la séance d’espionnage et c’est tant mieux.

- As-tu bien travaillé?

- Non, j’ai un ami qui n’arrête pas de me déranger.

- Un ami?

- Restez dans la maison et vous allez le voir. Cinq minutes et ça y est.

***

Troisième matin. Levé avant nous, mon ami s’est déjà mis à l’oeuvre. Nous le regardons longuement pendant le petit déjeuner avec force commentaires, et ma résolution est prise. Dès que le cyclone est parti vers la plage avec sa grand-mère, je m’installe à la table.

Au diable la page blanche, voici pour toi, mon ami.

Faire des mots-croisés matin midi et soir
En écoulant sa vie sans avoir d’autre espoir
Que de les terminer avant de me coucher
Pour le simple plaisir de tout recommencer

Demain Un autre jour peut-être Va savoir
Devant la grille blanche avec ses carrés noirs
Et tenter d’y placer de vieux mots oubliés
Le long de mon chemin ou dans quelque grenier

Ce merle noir sur la pelouse me distrait
Il n’en peut plus de danser sur le tapis vert
Cherchant les mêmes choses que moi on dirait

Laisse-moi le plaisir de t’écrire un sonnet
Après tout nous vivons dans le même univers
Même si nous ne cherchons pas les mêmes vers.

Publié dans Printemps 2016

Je me souviens très peu de mon enfance....

Plutôt solitaire, un brin tranquille et à l’aise dans mon monde imaginaire douillet, je m’émerveille de tout. Je ne parle pas beaucoup, me contente d’exprimer l’essentiel.

La routine me rassure.

Tous les jours, je passe un certain temps à la fenêtre, à observer les oiseaux dans la cour où papa a installé une multitude de mangeoires, d’abreuvoirs et de nichoirs. Jaune, rouge, bleu, parfois brun ou même noir : j’aime toutes les couleurs, joyeuses ou pas. Je ne fais pas de discrimination. Les oiseaux virevoltent, on dirait un gracieux ballet; ils se chicanent de temps à autre, mais ce n’est pas bien grave. Les papillons aussi me fascinent avec leur vol saccadé et incertain. Je suis captivée par ces jolis spectacles du quotidien. Un rien me divertit.

Mon petit chien se tient toujours près de moi, fidèle. Son beau pelage blond est soyeux, tout doux et sent bon la forêt. Souvent, je me couche sur son ventre. Il ne bouge pas et ma tête monte et descend au rythme de sa respiration. C’est apaisant. Il me lèche le visage aussi, même si maman le lui interdit : ça chatouille et me fait rire.

Voilà tout ce dont j’ai besoin pour être bien, juste là, dans le moment présent.

Parfois, il y a ce gros chat orange qui vient se tapir dans la haie de cèdres. C’est un peu inquiétant, mais il porte un grelot à son collier. Dès qu’il s’élance, tous les oiseaux disparaissent comme par magie. Tant pis pour lui!

Je suis à la fenêtre, sur ma chaise d’enfant, mes jambes ne touchent pas le sol. La fenêtre est ouverte et j’entends la pluie légère qui rebondit sur les feuilles. J’ai mon pyjama à pattes, celui avec des coccinelles, le préféré de ma marraine. Je grignote avec minutie des raisins secs. Mes doigts potelés rentrent difficilement dans la petite boîte. Je les déguste un par un, tout en observant les chardonnerets et les roselins qui se chamaillent pour une place sur les perchoirs. Ceuxci aiment bien s’y installer pendant quelques minutes alors que les mésanges ne s’y attardent jamais, choisissant plutôt une branche pour décortiquer leur graine de tournesol. Concentrée sur ma tâche – j’arrive au fond de la boîte, mes raisins sont collés et mon pouce est un peu court – je quitte les mangeoires des yeux un instant. Soudain, j’entends un bruit nouveau. Pas un cri de joie ni un chant mélodieux. Un son aigu et strident qui fait mal aux oreilles et qui n’annonce rien de bon. Mon chien sursaute et jappe, j’en échappe mon goûter préféré.

Toute la scène devant moi se joue au ralenti. J’aperçois un rapace immense, je ne sais pas lequel, c’est la première fois que je le vois. Il tient dans ses serres un mignon chardonneret et lui donne de vigoureux coups de bec. L’oiseau qui se nourrissait paisiblement il y a quelques secondes est paniqué. Il se débat. Je comprends qu’il me supplie de le secourir. Un son étouffé sort de ma gorge et le prédateur se retourne et m’observe. Il me lance un de ces regards qui me transperce, mais je ne bouge pas. Je suis horrifiée par ce spectacle de la nature. Figée sur ma chaise, je sais qu’il est trop tard pour aller chercher du renfort.

Je reste là, impuissante.

Des larmes coulent sur mes joues.

À ce moment précis, une partie de mon innocence s’envole. Mon univers presque parfait et rempli de féérie est entaché par cette scène qui demeurera à jamais gravée dans ma mémoire.

Je découvre que la vie peut être cruelle, sans pitié. Qu’il y a aussi des êtres moins chanceux que d’autres.

Le mot « injustice » entre abruptement dans mon vocabulaire. Un sentiment de tristesse s’immisce dans tout mon corps. Je le traîne depuis.

Pourtant, la nature reste bien douce à côté de l’Homme.

Aujourd’hui encore, j’essaie d’entretenir mon coeur d’enfant en m’émerveillant de la beauté du monde et des petites choses qui le composent.

Ce n’est pas toujours facile. 

Publié dans Hiver 2016

« Le vent a besoin de l’arbre pour être vu; l’arbre a besoin du vent pour être entendu. »

Nous sommes dans une revue consacrée aux oiseaux, mais c’est de toi dont je vais parler. Ce n’est pas tellement tricher. Si les oiseaux ont inspiré ma série Ramicot Bourcicot – laquelle m’a valu d’être sollicité déjà trois fois pour remplir cette page – c’est qu’il y en a quantité autour de chez moi, et ils sont là parce qu’il y a beaucoup d’arbres, dont toi, qui les domine tous. Les oiseaux auraient-ils été créés pour éviter aux arbres de sombrer dans l’ennui – et nous avec eux?

Or, voilà l’automne qui se pointe.

Je n’ai jamais vécu cette saison dans la tristesse, tu le sais, sauf peut-être au fond de novembre, quand on se surprend à espérer cette neige que, pourtant, l’on maudira bientôt. C’est la saison des nids auxquels tu as fourni des cachettes enfin révélées, ces nids variés que je me reproche toujours de ne pas savoir identifier – faudra que je m’y mette. Et quoi de plus joli que ces feuilles qui se déguisent en orioles comme pour tromper la nature et s’enfuir en suivant la flèche dessinée par les grandes volées d’outardes? Le plus puissant des noroîts, cependant, ne vaudra jamais une paire d’ailes!

Or, je suis triste.

Ça n’a pas d’importance, l’arbre, que tu sois enraciné dans le terrain d’un voisin, car ce n’est pas la moindre de tes qualités qu’il soit impossible de te garder exclusivement pour soi. Je n’ai jamais parlé à ce voisin; sa propriété donne sur l’autre rue et nos terrains ne se jouxtent pas. Par contre, pendant un quart de siècle, je me suis presque chaque jour entretenu avec toi, par-dessus les clôtures et les haies, et, tandis que j’écris ces lignes, je te vois encore à la fenêtre de mon bureau. On dirait que tu lis par-dessus mon épaule en faisant très attention de ne pas me déranger. Ne t’inquiète pas, je vais peser chacun de mes mots.

Je ne connais pas ton âge, mais vu ta hauteur, tu es sûrement très vieux. Savais-tu que tu étais réputé le plus élevé de Longueuil, jusqu’à ce que, il y a quelques années, l’on t’écime? Pourquoi? Je l’ignore, jamais tu ne m’avais paru menaçant. Mais même depuis cette ablation majeure, tu doubles à peu près la hauteur du cottage qui a tant profité de ton ombre.

Tu es l’arbre préféré des volatiles qui tiennent à revendiquer clairement leur territoire. Quel spectacle quand le cardinal, véritable virtuose, pétant le feu au soleil, s’installe sur ta plus haute branche pour donner son récital! Des fois, c’est la tourterelle qui se perche pour chanter sa mélopée, avant de s’envoler dans ce froufrou qui semble dire qu’elle n’est pas si triste, au fond. Si elle savait… Merci, l’arbre, d’avoir tant de fois étendu ton bras pour mieux me montrer un oiseau, alors que j’étais assis sur la terrasse, tout à saisir ces pensées qui sans cesse passent.

Je n’exagère pas en disant que je connais par coeur chacune de tes branches. Je n’ai pas de mérite, tu ne croissais déjà plus quand nous avons emménagé dans le quartier, et il était très rare que tu perdisses même une ramille. C’est que tu es d’une sacrée lignée d’indestructibles! À la campagne, j’ai connu un de tes congénères, au tronc brûlé à 95%, qui persistait, de mai en mai, à verdir son unique branche. Ni le vent, ni la foudre, ni le feu n’auraient pu venir à bout de toi.

Tu m’as inspiré tant de fois; ta ramure est comme un texte. Je te dois entre autres cette pensée, en exergue, qui m’est devenue une sorte de devise.

Tu es un ami, un ami incomparable de constance, de disponibilité, de discrétion. Tu ne m’as jamais rien demandé.

Je donnerais de mon sang pour pouvoir écrire qu’en cet automne, tu perdras une autre fois tes feuilles, ainsi que l’exige ta nature. Cela n’arrivera pas. Déjà, l’été dernier, j’avais vu que tu étais souffrant, et j’ai craint le pire, et le pire est advenu : ce printemps, tu n’as pas produit une seule feuille.

Ce n’est ni le vent, ni la foudre, ni le feu qui sont venus à bout de toi, et le bûcheron, je veux le croire, sera « triste comme saule » quand il lui faudra faire le croque-mort. L’inadvertance est la coupable, l’inadvertance des hommes, qui t’a apporté cet ennemi sournois contre lequel tu ne sais pas te défendre. Fallait-il que tu meures pour nous donner cette ultime et douloureuse leçon?

S’il te reste juste assez de vie pour tu m’entendes encore, sache que je ne t’oublierai jamais. Les oiseaux non plus, peut-être.

Adieu, le frêne! 

Publié dans Automne 2015

Avouez que le nom scientifique de l’Eider à duvet est aussi beau qu’un poème. Somateria mollissima. Il est rare de voir la science dépasser ainsi en poésie la langue vernaculaire. Prononcé sur une piazza vénitienne, le nom latin de notre eider semblerait plus à sa place qu’au bout d’un cap de roche de la Basse-Côte-Nord. Pour les Nord-Côtiers, c’est la bonne vieille moyac, tout simplement. J’aurais eu tendance à l’écrire au masculin, mais mon ami Jean Désy, grand baroudeur des moyenne et basse Côte-Nord s’il en fut, me signale que tous les cayens de sa connaissance féminisent ce gros oiseau qui, résistant encore et toujours à l’invasion des tissus synthétiques, continue de tenir l’humain au chaud. Moyac. Le mot, apparemment dérivé du micmac, résonne sec, plus proche du coup de fusil que de la poésie. Il est pourtant chargé, à mes oreilles, d’une musicalité toute spéciale.

C’est Gilles Vigneault qui m’a appris mon pays. Quand j’étais enfant, la Baie-des-Chaleurs et les monts Shick-Shock étaient des espaces qui appelaient mes pas comme la poussière des mers lunaires ceux des hommes de la NASA. Sur le gros phonographe en bois du salon, Vigneault chantait comme le vent, s’éraillait comme poudrerie, et si je n’arrive plus, aujourd’hui, à retracer la chanson dans laquelle je vis passer mes premières moyacs, je sais une chose : mon amour de Somateria mollissima est antérieur à ma passion pour les oiseaux, il vient de là-bas, d’ici : des mâchoires claquantes de Gilles Vigneault et de ses grandes chansons accoucheuses de monde.

« Les p’tits noirs », c’est ainsi que mon père appelait les canards de mer de couleur sombre dont les vols au ras des flots, sous l’horizon, formaient ces lignes sinueuses entre le cap Noir et les côtes bleutées du Nouveau- Brunswick. Mon Peterson inclut les côtes et le littoral de la baie des Chaleurs tant dans les zones d’hivernement que dans les eaux fréquentées toute l’année par l’Eider à duvet, et il n’est donc pas impossible que les rassemblements marins de sauvagine sur lesquels j’apposerai plus tard l’étiquette de macreuses aient contenu leur lot d’eiders en robe terne.

Mais la rencontre la plus marquante se produisit à Blanc-Sablon, en 1980. Je n’oublierai jamais cette chasse printanière qui, en plein mois de mai, entre les terres plates et rocailleuses couvertes de neige et d’épinettes naines et un détroit de Belle-Isle envahi de glaces à la dérive, semblait occuper tout le village : les longs fils noirs tissés d’oiseaux se défaisant au son des coups de fusil le long des grèves et jusqu’au-dessus des maisons. Pas plus que je n’oublierai ces gaillards aux allures de Vikings qui, à quatre heures du matin, après avoir siphonné des bières depuis le milieu de la soirée, me quittèrent à la sortie de l’hôtel, dans la nuit subpolaire, pour aller chasser la moyac en se laissant dériver avec armes et munitions sur des morceaux de banquise à la dérive! Rétrospectivement, je regrette un peu d’avoir préféré mon lit, mais surtout, j’espère que les amours de la moyac sont aujourd’hui un peu mieux protégées pendant la migration.

L’Eider à duvet est le plus gros canard de l’hémisphère nord. Je repensais à lui, hier, en allant chercher mon garçon à la garderie. Je me revoyais dans un chalet sans eau courante à Ekuanitshit, près de Mingan. Jack Jack Jack, disaient les canards, les perdrix et les sarcelles, tandis que des garderies de moyacs, plusieurs douzaines de canetons réunis sous la surveillance concertée d’une matrie de canes, croisaient sous mes fenêtres. Impossible de me pointer le nez au-dessus des rocs rouges sans être repéré, les gardiennes se dépêchant alors d’éloigner leur monde à une plumule de plus qu’une portée de fusil du rivage. Pas de problème. Allez en paix, les p’tits noirs. 

Publié dans Été 2015