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Une Alouette des champs : une première au Québec inattendue

Depuis l’an 2000, pas moins d’une trentaine d’espèces ont été ajoutées à la longue liste des oiseaux du Québec. Si certaines étaient attendues en raison de l’existence de mentions dans les états et provinces limitrophes, c’était loin d’être le cas pour l’Alouette des champs, une espèce eurasienne découverte par Nathalie Rondeau le 6 mai 2018 à Saint-Damien dans Lanaudière.

Le matin du 6 mai, Mme Rondeau parcourt en voiture la campagne de Saint-Damien en compagnie de son conjoint. Elle doit faire un détour par le chemin Beauparlant car la route en contrebas est inondée en raison du niveau élevé du Lac Maskinongé. Un oiseau non familier traverse alors au vol devant son véhicule puis se pose dans un champ herbeux tout près en bordure. Elle demande à son conjoint d’immobiliser la voiture afin de prendre quelques clichés de cet étrange passereau. N’arrivant pas à reconnaître l’espèce, elle soumet ses photos à l’application Merlin développé par l’Université Cornell. Merlin lui propose l’Alouette des champs ce qui semble presque loufoque sachant que cette espèce n’a jamais été rencontrée dans l’est de l’Amérique du Nord et que seule une population introduite résidente d’à peine une centaine d’individus niche sur l’île de Vancouver au Canada. Mme Rondeau décide alors de partager ses photos sur une page Facebook. Rapidement, ces images sont retransmises par David Trescak à divers observateurs d’oiseaux qui, après avoir tenté d’imaginer d’autres scénarios plus probables pour la localité, doivent se rendre à l’évidence : il s’agit bel et bien d’une Alouette des champs. Les images sont également transmises à Peter Pyle, un ornithologue américain de renom, qui confirme qu’il s’agit de la sous-espèce d’Europe plutôt que la sous-espèce asiatique qui s’égare parfois sur la côte Pacifique des États-Unis. Le lendemain, 7 mai, environ une quinzaine d’observateurs réussiront à revoir l'oiseau rare dans le même champ, alors qu’il se déplace et s’alimente discrètement dans les herbes hautes. Le 8 mai, l’alouette aura finalement quitté l’environnement champêtre du chemin Beauparlant.

S’il s’agit d’une première dans l’est de l’Amérique du Nord, l’auteur Steve N.G. Howell avait cependant prédit ce scénario dans son livre « Rare Birds of North America » paru en 2014. Il mentionne qu’à l’instar du Vanneau huppé, un limicole européen, l’Alouette des champs fuit parfois pendant les périodes de grands froids en Europe et pourrait atteindre un jour le nord-est de l’Amérique Nord. Capable de voler des distances remarquables au-dessus de larges plans d’eau, l’Alouette des champs a été observée en tant que visiteur plus d’une centaine de fois en Islande, environ une cinquantaine de fois dans les Açores et à au moins une reprise aux Bermudes. Contrairement au Vanneau huppé dont la grosseur et l’apparence sont remarquables à distance, l’Alouette des champs est une espèce petite aux couleurs ternes susceptible de se retrouver dans un habitat répandu. Un scénario idéal pour faire une visite incognito de ce côté-ci de l’Atlantique. Il ne s’agissait pas simplement de chercher une aiguille dans une botte de foin mais de trouver une aiguille quelque part dans un champ de foin de l’est de l’Amérique du Nord…

L’alouette de Saint-Damien n’est certainement pas arrivée sur notre continent en mai. Le scénario le plus probable serait qu’elle ait atteint l’Amérique à la fin de l’automne ou même au début de l’hiver. Elle a probablement hiverné quelque part plus au sud sur la côte est pour ensuite profiter de la migration printanière pour remonter vers le nord. Les champs de Saint-Damien auraient agi en quelque sorte en cul-de-sac puisqu’il s’agit du dernier territoire agricole avant de rencontrer le piémont des Laurentides. Les territoires au nord de Saint-Damien sont boisés et en relief sur des centaines de kilomètres, un environnement inhospitalier pour un oiseau champêtre. Au final, cette apparition éphémère aura permis à une poignée d’observateurs de vivre une observation mémorable qui ne risque pas de se répéter de sitôt dans la belle province.