septembre 2014

Le Tadorne de Belon : un échappé de captivité parmi tant d’autres?

Écrit par
Tadorne de Belon Tadorne de Belon Samuel Denault

Le cas des échappés de captivité chez les anatidés constitue une source de maux de tête pour bien des cocheurs et amateurs d’oiseaux rares. À cet effet, on retrouve principalement deux écoles de pensées souvent très polarisées. D’un côté, certains croient que tout anatidé exceptionnelle d’origine européenne ou étrangère en sol québécois ou nord-américain est suspect et devrait être considéré comme échappé de captivité. D’un autre côté, certains préfèrent considérer un canard ou une oie rare venus d’ailleurs comme sauvage jusqu’à preuve du contraire. En fait, il est probable que la vérité se situe quelque part entre la coche à tout prix et le conservatisme rigide.

Pour certaines espèces, la question ne se pose pas et on peut assumer d’emblée qu’elles proviennent d’origine captive en raison de leur origine lointaine, de leur abondance en captivité et de l’absence de patrons d’égarement connus. C’est le cas par exemple du Canard mandarin et de l’Oie à tête barrée qui proviennent d’Asie et qui ne migrent pas sur des longues distances. Pour d’autres, comme l’Oie à bec court, leur rareté en captivité et la présence d’un patron de migration en provenance du Groenland et d’Islande est maintenant bien documenté et annuel dans le nord-est de l’Amérique du Nord. Auparavant considérée comme hautement suspecte de par son origine, la Bernache nonnette est maintenant acceptée comme visiteur authentique dans tout le nord-est de l’Amérique du Nord. Si certains visiteurs européens, sont plus fréquents directement sur la côte atlantique (plus d’une vingtaine de Fuligule morillons hivernent maintenant régulièrement à St-John’s, Terre-Neuve), d’autres espèces comme la Bernache nonnette sont plus souvent notés au Québec que nulle part ailleurs en Amérique du Nord.

Le Canard siffleur représente un exemple unique. Il fût la première espèce d’anatidé européenne à être unanimement considéré comme un visiteur authentique d’Europe. Même si ses visites sont davantage fréquentes sur les côtes, il existe des mentions plus éparses jusqu’au centre du continent (voir carte ci-dessous). Si on a longtemps cru que l’espèce tentait de coloniser l’Amérique du Nord, il semble de plus en plus probable que la majorité des individus observés font en réalité des aller-retour entre ici et l’Eurasie puisqu’aucun cas de nidification de cette espèce n’a jamais été documenté sur le continent.

Distribution historique des mentions de Canards siffleurs (Anas penelope) en Amérique du Nord, selon eBird.

Et le Tadorne de Belon?

Tout ça m’emmène à aborder le cas plus ambigu d’un anatidé particulier, le Tadorne de Belon, une espèce dont l’origine est souvent poliment décrite comme étant indéterminée. En 2010, Edward Brinkley a tenté de faire une revue des mentions de Tadornes de Belon en Amérique du Nord pour la revue North American Birds. L’exercice fût long et fastidieux parce que traditionnellement, l’espèce est systématiquement considérée comme un exotique et que bon nombre d’états et de provinces n’archivent pas les mentions de cette espèce...

Or, l’espèce est en pleine explosion démographique en Islande et il serait non seulement possible mais attendu que l’espèce s’égare dans l’est de l’Amérique du Nord. La plupart des autres espèces d’anatidés nichant en Islande sont d’ailleurs maintenant des visiteurs réguliers dans le nord-est du continent. La revue des mentions connues de Tadorne de Belon révèlent plus d’une trentaine de mentions en Amérique Nord dont seulement quatre sont situées à l’ouest du Mississippi. Deux mentions récentes à Terre-Neuve (17 novembre 2009 à Saint John’s et le 2 avril 2014 à Renews) étaient sans aucun doute des oiseaux sauvages. Brinkley a réussi à retracer 8 mentions pour le Québec mais il y en a en réalité 14 (dont certaines, non publiées, voir tableau ci-dessous). Est-ce que tous ces Tadornes de Belon sont d’origine naturelle? Probablement pas. Sont-ils tous d’origine captive? J’en doute aussi. À première vue, les deux meilleurs candidats pour des oiseaux d’origine naturelle sont vraisemblablement celui de Rimouski en novembre 1996 et celui de Sainte-Félicité-de-Matane en décembre 2005. Il s’agit généralement de bonnes dates où on peut s’attendre à voir un visiteur en provenance d’Europe et les localités côtières sont souvent plus propices pour ce genre de mentions.

Néanmoins, les oiseaux islandais commencent à quitter les sites de nidification dès les premiers jours d’août et les non-nicheurs quittent même en juillet pour aller rejoindre les groupes de mue en Europe (Yann Kolbeinsson, comm. pers.). La majorité des mentions en Amérique du Nord proviennent d’ailleurs de juillet, août et septembre et les sites exacts de mue des oiseaux islandais demeurent encore inconnus. Il apparaîtrait vraisemblable que certains oiseaux islandais pourraient à l’occasion choisir de muer en Amérique du Nord plutôt qu’en Europe.

Mentions historiques de Tadorne de Belon au Québec (source : ÉPOQ et Liste des oiseaux observés au Québec de Denis Lepage) :

  1. 18 août 1982 (Cap-Saint-Ignace)
  2. 22 août 1984 (Québec)
  3. 2 juin 1993 (Lac des Pins)
  4. 21 juillet 1993 (Baie-du-Febvre)
  5. 30 août 1993 (Notre-Dame-de-Pierreville)
  6. 27 août 1994 (Île du Moine)
  7. 12 au 24 novembre 1996 (Rimouski)
  8. 12 août 2002 (Station d'épuration, Masson)
  9. 14 octobre 2003 (Katevale)
  10. 28 octobre 2004 (Lac Selby, Dunham)
  11. 3 décembre 2005 (Sainte-Félicité-de-Matane)
  12. 8 au 15 janvier 2010 (Île Bizard, Montréal)
  13. 14 mai 2010 (Joliette)
  14. 31 août au 6 septembre 2014 (Station d'épuration, Saint-Basile-le-Grand)

La mention de Saint-Basile-le-Grand

La mention du 31 août au 6 septembre 2014 est également intéressante sur plusieurs aspects (et non pas seulement parce que j’en suis l’observateur ...). L’oiseau a été observé parmi un groupe d’un peu plus d’un millier de barboteurs divers aux étangs d’épuration de Saint-Basile-le-Grand, dont l’accès est malheureusement restreint. Il semble s’agir du premier individu en plumage juvénile photographié en Amérique du Nord. L’oiseau s’est montré particulièrement farouche, plus encore que les autres canards présents sur le site. Je n’ai jamais été capable de m’approcher à moins de 100 mètres de l’oiseau sans qu’il s’envole, même lorsque ce dernier était dans l’eau. C’était pourtant possible de s’approcher à une meilleure distance des colverts, chipeaux, branchus, sarcelles et du seul pilet présent. Sur les différentes photos, on peut constater que l’oiseau n’est pas bagué et qu’aucun de ses deux hallux (orteil arrière) n’a été coupé (comme c’est souvent le cas chez les anatidés en captivité). Si la localité de Saint-Basile-le-Grand, pour une espèce européenne pourrait sembler improbable, à première vue, il faut néanmoins noter que pas moins de sept anatidés européens différents ont déjà été observés dans le secteur avoisinant (incluant le bassin de Chambly) soit la Bernache nonnette, l’Oie rieuse ssp du Groenland, l’Oie à bec court, l’Oie cendrée, le Canard siffleur, le Fuligule morillon et la Sarcelle d’hiver Anas crecca crecca. Il s’agit étonnamment en fait d’un des secteurs les plus riches pour la diversité connue d’anatidés européens en Amérique du Nord.

Le Tadorne de Belon de Saint-Basile-le-Grand possède encore toutes ses plumes juvéniles ce qui semble indiquer une naissance tardive puisque sa mue n’est pas entamée. Plus de 200 000 Tadornes de Belon vont muer sur la mer de Wadden dès le mois de juillet en Europe et atteignent leur pic d’abondance vers la mi-août où les oiseaux deviennent incapables de voler. Les juvéniles atteignent les sites de mue en Europe généralement vers la fin août.

Tadorne de Belon, Saint-Basile-le-Grand, 1er septembre 2014

Tadorne de Belon, St-Basile-le-Grand, 6 septembre 2014 (on peut voir les deux hallux non coupés de l’oiseau)

Conclusion

Le Tadorne de Belon de Saint-Basile-le-Grand pourrait constituer un bon candidat comme visiteur authentique d’Islande venu muer en Amérique. Des vents d’est soufflant de l’Europe continental jusqu’aux provinces Atlantiques ont soufflé le 21 août dernier et dans les jours précédents, pendant la période où les juvéniles migrent vers les sites de mue. Néanmoins, comme l’espèce est gardée en captivité à quelques endroits au Québec et ailleurs en Amérique du Nord, il est à peu près impossible d’être certain de l’origine de cet oiseau. Le seul éleveur que j’ai réussi à contacter possédant cette espèce en captivité, Monsieur Alain Blais de Saint-Boniface en Mauricie, n’avait pas perdu de Tadorne de Belon juvénile et m’a dit que l’espèce était assez rare en élevage au Québec. Mais il semblerait que d’autres collectionneurs plus discrets puissent également avoir des tadornes en leur possession (comme c’est le cas pour la plupart des espèces d’anatidés du monde entier). En attendant, il est pertinent de continuer de documenter les mentions de Tadornes de Belon au Québec et en Amérique du Nord en attendant d’avoir une preuve irréfutable que l’espèce traverse de temps à autre vers le Nouveau Continent.

Références utiles

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