décembre 2016

Des glouglous de plus en plus familiers

Écrit par
Des glouglous de plus en plus familiers Christian Chevalier

Il y a une trentaine d'années, la présence du Dindon sauvage était plutôt rare au Québec et il fallait se rendre au sud de Montréal, près de la frontière américaine, pour avoir la chance de
l'observer. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, alors que les milliers d'individus relâchés depuis 2005 dans diverses régions s'y sont acclimatés et reproduits.

Le 26 mars 2016, Céline Poulin a la peur de sa vie lorsqu'un Dindon sauvage fracasse la porte-fenêtre de son logement de Gatineau et atterrit dans son salon, abîmant ses meubles et provoquant chez elle un choc nerveux. Le gallinacé, cousin du paon et de la gélinotte, fait ce jour-là son entrée officielle dans la culture des Québécois grâce au reportage du réseau TVA.

Reprise sur Youtube par la suite, la confrontation de la Gatinoise avec la « grosse bibitte noire » a été visionnée 112 000 fois. Qu'est-ce qui amène ce volatile spectaculaire, le plus lourd de notre avifaune (5 kg pour le mâle; trois fois le poids d'un Urubu à tête rouge – Turkey Vulture en anglais!), à faire irruption dans un domicile? « Il s'agit probablement d'un mâle qui a aperçu son reflet dans la vitre et qui a foncé vers l'intrus », dit le biologiste Sébastien Rioux, auteur de l'une des premières études sur le Dindon sauvage au Québec, menée dans le cadre d'un travail de maîtrise terminé en 2005 à l'Université de Sherbrooke. Même si l'invasion de domicile a eu lieu dans une région (l'Outaouais) où le Dindon sauvage a le plus prospéré depuis un quart de siècle, il ne représente pas, selon lui, un risque pour la sécurité publique. Au pire, les groupes pouvant atteindre 60 individus en bordure des routes peuvent-ils distraire les automobilistes.

N'empêche. Une des conclusions de la thèse de doctorat de Maxime Lavoie récemment déposée à l'Université Laval est que cette espèce serait favorisée par le réchauffement climatique
et la déforestation à des fins agricoles qui lui offre du grain résiduel en quantité. Depuis trois décennies, cet oiseau s'acclimate merveilleusement bien au Québec, grand producteur de
maïs, dont les hivers sont de plus en plus cléments. « Il s'agit d'oiseaux sauvages qui, depuis des millénaires, survivent dans l'est du continent nord-américain », peut-on lire dans la première édition de l'Atlas des oiseaux nicheurs du Québec. L'état des populations de cette espèce indigène avant le 19e siècle est peu documenté, mais on sait que le Dindon sauvage était disparu du Canada dès 1900, et cette situation correspond à la diminution des observations faites à la même époque par nos voisins du Sud.

La réintroduction de l'espèce aux États-Unis au 20e siècle est présentée comme une des belles histoires à succès de gestion de la faune en Amérique du Nord. Dès 1950, les Américains
adoptent des mesures de protection draconiennes qui redonnent des plumes à leur Wild Turkey, emblème d'un fameux bourbon. L'oiseau a prospéré dans les États du Vermont, du Maine et de New York. Présent en Ontario depuis plusieurs décennies, il a traversé la rivière des Outaouais comme il fallait s'y attendre. « On s'est retrouvé avec des populations de plus en plus abondantes qui s'adaptaient de mieux en mieux en remontant vers le nord », signale Maxime Lavoie. La première observation par un ornithologue sur le territoire québécois remonte précisément à 1976 et la première preuve de nidification est encore plus récente : 1984, précise François Lebel, coordonnateur de la gestion du Dindon sauvage au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec. À l'époque, l'espèce était considérée comme vulnérable, et on était loin de penser qu'elle deviendrait une nouvelle cible pour les chasseurs.

Pour l'industrie de la chasse, l'espèce représente un levier économique régional inespéré durant une saison touristique où il ne se passe presque rien. En 2016, les 14 249 permis de chasse au dindon ont rapporté quelque 5 millions de dollars, si on inclut les retombées indirectes de la chasse (achat d'équipement, hébergement, déplacements, etc.). « C'est une activité
dont la popularité est en forte croissance puisqu'on permet de récolter jusqu'à deux mâles par permis dans les zones où il est particulièrement abondant », résume François Lebel, un biologiste qui a consacré ses travaux de maîtrise à l'étude du Cerf de Virginie et qui a, depuis 2010, la responsabilité de coordonner la chasse aux deux espèces. Il trace d'ailleurs un parallèle entre le mammifère et l'oiseau. Les deux affectionnent les mêmes types d'habitats, sont favorisés par le réchauffement climatique et la déforestation et suscitent l'enthousiasme chez les chasseurs.

Ornithologue amateur et photographe animalier cumulant plus de 30 ans d'expérience, Pierre Bannon se souvient d'avoir parcouru des centaines de kilomètres avec ses jumelles, dans les années 1980, pour pouvoir apercevoir un seul dindon. « L'unique endroit où il était possible de l'observer était le sud du Québec, à la frontière américaine. J'avais réussi à le repérer et j'étais très content », relate ce précieux collaborateur de l'Atlas des oiseaux nicheurs, coauteur avec Michel Robert de l'article paru dans la première édition en 1995.

La biologiste Marie-Hélène Hachey, adjointe à la coordination du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional confirme que les observations sont aujourd'hui beaucoup plus  nombreuses. Peut-on parler d'une explosion démographique? Si on se fie aux observations du nouvel atlas, en cours de rédaction, oui. « L'oiseau a été observé dans 473 parcelles, alors qu'on ne l'avait mentionné que dans 16 parcelles lors du premier atlas », précise MmeHachey.

Capture-relocalisation : la controverse

On sait que les populations étaient bien établies dès les années 1980 au Vermont et dans l'État de New York, où on évaluait leur nombre entre 15 000 et 65 000 têtes; un déplacement nordique était dans l'ordre des choses, les oiseaux ne connaissant pas les frontières. Mais à partir de 2005, des milliers de dindons ont été « relocalisés » dans certaines régions du Québec, de manière à donner un coup de pouce à leur épanouissement sur nos terres. Il s'agit pour la plupart d'individus sauvages capturés dans des populations voisines. Le dernier lâcher a eu lieu le 15 mars 2013. Ce jour-là, 222 individus (148 femelles et 74 mâles) ont recouvré la liberté en Mauricie et au Centre-du-Québec. «Maintenant que de nouvelles populations viables et prospères de Dindons sauvages sont présentes en abondance au Québec, la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs peut dire « mission accompie », claironne le communiqué de l'organisme, diffusé en 2012.

François Lebel insiste sur le fait que l'intervention s'est faite de manière rigoureuse sous la supervision des biologistes de son ministère. Et pas question, pour l'instant, de lâcher des oiseaux dans des régions comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean, le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie où l'oiseau ne s'est pas encore rendu. « Nous avons pu bénéficier de l'expérience de nos voisins américains qui ont bien documenté les processus. De plus, nous avons mené des études entre 2005 et 2007 afin de connaître l'effet de la chasse. Nous avons suivi des oiseaux munis d'émetteurs, questionné les chasseurs, etc. »

Ces propos ne convainquent pas Jean-Sébastien Guénette, directeur général du Regroupement Québec Oiseaux. « Aucune conclusion ne peut être tirée de ces études, affirme-t-il. Pour mesurer l'effet de la chasse, il aurait fallu créer des zones témoins sans chasse; comparer le tout sur plusieurs années dans des territoires de dimensions semblables, etc. Ça n'a pas été le cas.»

M. Lebel concède qu'il est incapable de dire si les relocalisations ont été couronnées de succès puisqu'aucune étude à long terme n'a été menée sur les populations de dindons  nouvellement introduites au Québec. Mais dans plusieurs régions (Outaouais, Montérégie, Estrie), les observations confirment que le Dindon sauvage se porte bien. À tel point que la  chasse est encouragée par les autorités locales.

En fait, du point de vue gouvernemental, le volet « prélèvement de la faune » laisse peu de place aux activités ornithologiques, qui génèrent aussi d'importantes retombées. « Les 2,6 millions d'observateurs d'oiseaux participent eux aussi à l'activité économique. Ils se déplacent, utilisent les infrastructures d'hébergement, mangent au restaurant... Pourtant, ils sont inexistants aux yeux du Ministère, qui n'en a que pour les chasseurs », déplore M. Guénette. Il mentionne que même si le gallinacé n'est pas aussi rare que dans les années 1990, il continue de figurer sur la liste des oiseaux que les amateurs aiment observer dans la nature.

L'ornithologie est, en principe, reconnue par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs qui la définit de manière sibylline comme une activité de « loisir faunique sans prélèvement ». Certains observateurs d'oiseaux sont de véritables experts du terrain et possèdent une vaste expérience qu'ils sont prêts à partager avec la population. Le Regroupement QuébecOiseaux aurait aimé participer à la rédaction du Plan de gestion du Dindon sauvage lancé au début de 2016, mais il n'a jamais été dans la mire du Ministère de consulter le milieu ornithologique.

« Pour ce Ministère, la quasi-totalité  des ressources est attribuée aux espèces chassées ou pêchées : orignal, cerf, ours, lièvre, perdrix et truite, déplore M. Guénette. À cette liste s'ajoute maintenant le Dindon sauvage mais uniquement pour sa viande. » S'il avait été invité aux discussions, l'ornithologue aurait promu la construction d'observatoires ou de centres l'interprétation comme il en existe pour l'Oie des neiges, à Baie-du-Febvre, par exemple. Ou pourquoi pas un festival du Dindon sauvage?

Un plan de gestion durable?

« Les plans de gestion précisent les objectifs en matière faunique, déterminent les enjeux relatifs à l'espèce et proposent des modalités d'exploitation adaptées aux réalités des régions du Québec », peut-on lire dans le document synthèse. Ils permettent la récolte de deux mâles dans les régions comme la Montérégie, l'Outaouais et l'Estrie, mais d'un seul là où on considère les populations plus fragiles. On veut permettre à l'espèce de bien s'établir avant d'autoriser une chasse plus intensive.

Est-ce véritablement le rôle des fonctionnaires québécois d'intervenir ainsi dans les écosystèmes du Québec méridional? Pour Jean-Sébastien Guénette, cette intervention soulève plusieurs questions. « Nous nous sommes formellement opposés à la chasse au Dindon sauvage en 2006. Alors que l'espèce semble s'acclimater aux nouvelles conditions météorologiques et territoriales, nous continuons néanmoins de suivre de près l'évolution de sa présence au Québec, et nous pourrions apporter aujourd'hui une expertise qui échappe au Ministère. »

Plusieurs questions demeurent. Le Dindon sauvage peut-il nuire à des espèces indigènes qui cohabitent sur le même territoire? Et ne risque-t-il pas d'affecter la production agricole?
Déjà, on sait que des oiseaux, insatisfaits de ce qu'ils trouvent au sol après les récoltes, se sont introduits dans des silos pour se gaver de grain. D'autres ont attaqué avec leurs griffes des ballots de fourrage recouverts d'une pellicule plastique, entraînant des pertes importantes pour les agriculteurs.

Pour Sébastien Rioux, rien ne permet de penser qu'il peut y avoir des conséquences fâcheuses aux interventions dans des sites où ils sont déjà implantés. « C'est comme donner un petit coup de pouce à la nature », conclut-il.

Le dindon est-il à la limite de son aire de distribution? Maxime Lavoie croit que oui, mais la température pourrait jouer un rôle. « Lorsque le couvert de neige au sol dépasse 30 cm, il y a beaucoup de mortalité, car les oiseaux peinent à se nourrir. Les hivers très froids sont aussi meurtriers. Le réchauffement climatique serait donc déterminant dans l'expansion. »

Peut-il empiéter sur les espèces indigènes? Aucune étude scientifique ne permet de l'affirmer, répond le biologiste. La Gélinotte huppée, qui partage son aire écologique, peut se percher sur de plus petites branches que le dindon et n'entre pas directement en compétition avec lui. On laisse même entendre (la chose a été observée) que cette biomasse est bien accueillie par les prédateurs. La nichée de 10 à 12 oeufs offre un buffet inespéré pour les renards, ratons laveurs et autres petits carnivores de la forêt méridionale.


Pas facile de chasser le Dindon sauvage

C'est le géant de nos pâturages et boisés méridionaux. « Lorsqu'il est en parade, au printemps, il est vraiment impressionnant », souligne Sébastien Rioux, qui l'a traqué en 2016 avec succès. « Une viande délicieuse, mais maigre. Rien à voir avec la dinde qu'on mange à Noël. »

En 2015, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec a délivré 12 269 permis de chasse au Dindon sauvage; au terme de la saison, 5876 mâles avaient été abattus. Les deux tiers des titulaires de permis sont revenus bredouilles. « Le taux de succès de 30 % se compare avantageusement à celui enregistré dans les autres territoires où la chasse est autorisée », mentionne le coordonnateur de cette « ressource » au Ministère, François Lebel.

Pour le ramener jusqu'à son congélateur, le chasseur doit faire preuve de beaucoup de patience et être fin stratège. « Habituellement, vous repérez un ou plusieurs individus la veille et vous vous présentez avant le lever du jour avec vos appeaux et appelants, mentionne M.Rioux. Ils glougloutent dès 5 h 30 le matin. »

C'est un oiseau extrêmement méfiant, et même si on entend son chant dans un rayon atteignant 1,5 km, il ne se laisse pas facilement approcher. Pour faire mouche, il faut une distance de moins de 30 mètres. Un coup dans le flanc mène souvent à une blessure non mortelle, d'autant plus qu'on autorise plusieurs types d'armes : arbalète, arc et fusil.

Pour obtenir son permis, le chasseur doit avoir suivi avec succès le cours « Biologie et chasse du dindon sauvage du Québec », délivré par la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs.